« C’est l’une des plus belles vues sur Paris pour honorer ces héros », glisse Jacob Thelin, surintendant adjoint du site. Devant nous, des alignements de stèles de marbre blanc et des pelouses impeccables. Bienvenue au Suresnes American Cemetery.
Se recueillir au-delà des frontières

Tout commence par une lettre officielle datée du 17 novembre 1917, demandant qu’un terrain communal soit concédé pour inhumer les Américains décédés dans les hôpitaux de Paris et du département de la Seine. Le maire de Suresnes, Victor Diederich, répond rapidement : le conseil municipal accepte de céder une surface de terrain. Dans la délibération du 28 décembre 1917, la Ville explicite le sens de ce geste : « Considérant que la Nation américaine a envoyé ses enfants combattre au loin pour la délivrance du sol français, la défense de la liberté et le triomphe du droit (…) ». Elle met à disposition, gratuitement et à perpétuité, environ 3 600 m², au nom du peuple français. Le 30 mai 1919, jour du Memorial Day, le Suresnes American Cemetery est inauguré par le président Woodrow Wilson, en présence notamment du général Pershing et du maréchal Foch.
Un siècle plus tard, cette histoire continue. Chaque année, des visiteurs viennent se recueillir ou découvrir cet espace, témoin de l’amitié franco-américaine. Dès 1917, le site est un cimetière temporaire rattaché au tout proche Hôpital américain de Neuilly. À l’époque, on enterre souvent les soldats près du champ de bataille où ils sont tombés. À Suresnes, pas de tranchées : on inhume celles et ceux qui succombent à leurs blessures dans les hôpitaux parisiens… ou à la maladie. La grippe espagnole fait alors des ravages : entre 1918 et 1919, elle fauche plus de 400 000 personnes en France.
Faire vivre la mémoire des soldats

Les premiers mois, la cohabitation avec le voisinage n’est pas simple. Avant de devenir un lieu de recueillement, le site était en friche : un coin de nature où les habitants avaient l’habitude de ramasser du bois ou de chasser les lapins. Quelques incidents sont rapportés : des poteaux en bois disparaissent (probablement récupérés comme bois de chauffage), une caisse à outils est forcée et du matériel est volé. Des arbres sont même coupés de nuit puis emportés, ce qui conduit les autorités à installer un garde de nuit et à clôturer le cimetière. Ce lieu devient ensuite permanent, l’un des huit cimetières américains établis en Europe après la Grande Guerre. Et un choix impossible se pose aux familles : laisser leur proche, près de ses compagnons, ou le rapatrier. Une majorité opte pour le retour, mais d’autres choisissent les coteaux suresnois. Après la guerre, une association se forme : les Gold Star Mothers, ces mères de soldats morts au front. Elles obtiennent du Congrès américain la prise en charge d’un voyage — un proche par famille — pour aller se recueillir en Europe. Aujourd’hui, les familles viennent encore : plusieurs fois par an, elles sont reçues ici.
Le cimetière dépend de l’American Battle Monuments Commission (ABMC), agence créée par le Congrès américain en 1923 pour gérer les cimetières et monuments américains à l’étranger. Sa mission a évolué : il ne s’agit plus seulement d’entretenir le cimetière, mais aussi de faire vivre la mémoire de ceux qui y reposent. Paradoxalement, le
site reste peu connu des Américains : beaucoup vont en priorité en Normandie, sur les plages du Débarquement et au Normandy American Cemetery de Colleville-sur-Mer. À Suresnes, la majorité des visiteurs sont français.
Derrière les croix, des destins
Si l’on veut connaître celles et ceux dont les noms sont gravés dans le marbre, le personnel de l’ABMC est là pour répondre aux questions et aider à retrouver leurs histoires.

Florence Graham, Alice Hagadorn et Ella Dalton
Vingt-quatre femmes sont inhumées à Suresnes. Elles étaient infirmières, secrétaires, opératrices téléphoniques… Florence Graham, Alice Hagadorn et Ella Dalton sont infirmières à l’hôpital de Château-Thierry (dans l’Aisne). Elles ne meurent pas au combat, mais dans un accident de la route, en 1919. Florence Graham, qui a survécu à l’accident, reprend son service aussitôt… et succombe deux jours plus tard.
William C. Rock
William C. Rock, quant à lui, commande un char, une technologie encore neuve, comme l’aviation et l’automobile. Son engin prend feu, frappé par un obus. Alors qu’il aide ses camarades, dont deux survivront, à quitter le char, il est fauché par une mitrailleuse allemande.
Henri Howard Houston Woodward
Étudiant à Yale, Henri Howard Houston Woodward s’engage avant même l’entrée en guerre des États-Unis. Ambulancier, il se précipite sur le champ de bataille pour secourir les blessés, sans attendre la fin des combats. Il rejoint ensuite la Légion étrangère, puis devient pilote dans l’escadrille Lafayette, cette unité de volontaires américains au service de la France. Il meurt en vol, au combat Médaillé par la France, il repose ici, près de son cousin.
Memorial Day à Suresnes : un hommage ouvert à tous
Aux États-Unis, le Memorial Day est la journée nationale qui honore les militaires morts en service ; il est célébré le dernier lundi de mai. À l’étranger, c’est l’ABMC qui organise des cérémonies dans ses cimetières. À Suresnes, en 2026 : dimanche 24 mai à 14h30. La cérémonie réunit des représentants officiels français et américains, des associations, parfois des familles, et elle est ouverte au public.
Suresnes American Cemetery, 123 bd Washington. Tél. 01 46 25 01 70 abmc.gov